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14/08/2008

Le Discours des Médias[1] : le Cadrage de l’Enjeu Européen de Décembre 1992

Résumé

Attirer l’attention du publique par le encadrement du message est un mécanisme utilisé des médias. Pour le chercheur, cet effet permet de décortiquer la responsabilité des médias envers leur audience. Le cadre cognitif proposé peut avoir une relation de causalité dans les comportements individuels. Dans ce travail, je vais prendre deux journaux et m’intéresser à leurs éditoriaux et quelques rubriques pendant une période limitée. Une approche descriptive s’impose. À l’aide d’une analyse de discours, j’essaierai de mettre en lumière les voies proposées par ces médias. L’enjeu mis en évidence est le référendum concernant l’accord d’association à l’Espace économique européen. L’originalité prétendue avec ce travail est à la fois de mettre en évidence l’importance du cadrage en tant que moyen, sa cohérence et son implication dans les choix individuels. Il ne s’agit pas de surélever l’efficacité, ni l’effet, mais plutôt le cadre de référence. Pendant la campagne référendaire, ces médias ont proposé des structures abstraites et organisées de raisonnement favorable à l’adhésion et avec quels arguments. L’espace publique francophone a été choisi parce que les résultats du référendum sont très évidents dans cette région linguistique et aussi parce que j’induis que la proximité et les relations de toute sorte avec la France peuvent jouer un rôle, même si réduit, dans des messages qui proposent la comparaison et le mimétisme.

Mots clefs: médias, cadrage, enjeu, EEE, CE, Suisse, voies, cohérence.

Introduction

À l’issue d’une votation populaire du 6 décembre 1992, le peuple suisse a refusé l’accord d’association à l’E.E.E. avec une votation de 50.3% contre 49.7% - majorité du peuple et des cantons – double refus. Le taux de participation a été extraordinaire, 78.73% d’électeurs. L’ampleur et l'effet de cette votation ont disséminé l’idée de division dans la société suisse. Mais, c’est le fossé entre les résultats de la votation de la région Romande et Alémanique qui est le plus étonnant. Dans tous les cantons où le français est la langue prédominante, la votation a été favorable à l’adhésion. Seulement à titre d’exemple, dans le canton de Genève (78.1), Neuchâtel (80) et Vaud (78.3) le ‘oui’ a été écrasant.

La presse choisie est évidement francophone, le Matin prédominant dans la région Romande. Le journal La Suisse permet de mettre en évidence quelques rapports de différenciation ou de rupture.

Le contenu et les considérations de l’accord ont fait l’objet d’analyses et de commentaires d’experts dans les médias au cours de la campagne référendaire. Mais, ce n’est pas du tout notre propos. Ici, dans ce travail, c’est seulement le contenu des messages de la rédaction qui m’intéresse. Le but est de trouver des traces qui permettent d’infirmer sur le traitement de l’information concernant l’enjeu dans ces journaux, la présentation, l’évidence des voies et leur cohérence et le jugement individuel des rédacteurs. Sur cette base, je propose un inventaire de phrases et discours qui soient illustratifs des raisonnements présentés aux lecteurs - le cadrage. Pourquoi le cadrage? Primo parce qu’il s’agit du moyen de perception du discours; secundo parce que celui-ci est un reflexe des préférences auxquelles tout le corps rédactionnel est soumis.

La mesure de la cohérence est analysée par rapport au positionnement pro ou contre l’adhésion, par rapport aux discours, aux voies défendues et à la validité des arguments. La proximité de la région Romande et son rapport avec l’ouverture à la France est une hypothèse inductive, impossible de prouver dans ce travail, mais que je maintien avec pertinence.

Problématique

La question de fond qui me semble importante est: Quelle a été le cadre cognitif proposé par les médias pendant la campagne référendaire sur l’EEE en Suisse? Après, d’autres questions s’imposent: même si on ne connait pas les effets et l’ampleur de l’influence sur le choix cognitive des électeurs, est-ce que ces médias on choisi un discours strict (pour/contre) ou ont-ils proposé des arguments mêlés et complexes sur l’enjeu? Ont-ils exploité la spécificité de l’enjeu mettant en lumière les avantages et désavantages pour clarifier l’individu dans son choix?

La construction d’un cadre hypothétique me semble inappropriée dans ce travail. Néanmoins, je postule que les médias concernés ont eu un positionnement favorable à l’adhésion au traité européen même avec différentes approches de l’enjeu. Ensuite, que la saillance et popularité de l’enjeu étaient plus fortes pour le public[2] que pour les médias en analyse. Pour finir, la confrontation des théories sur la communication politique et le rôle des médias comme acteur participant et intermédiaire. Dans cette partie du travail, il me semble important de clarifier les modèles journalistiques et la conduite des pratiques concernant les différences d’auto-positionnement et degré de parallélisme politique dans les différents systèmes médiatiques en Europe. J’essaierai à partir des médias analysés d’inférer sur leurs mécanismes de sélection et affinités idéologiques. Puisqu’il s’agit aussi de clarifier le rôle des médias, je postule que dans cet enjeu, il n’a pas une orientation idéologique dans le contenu, ni des ‘cues’ partisanes explicites mais, que les médias n’ont pas été apolitiques non plus, ils ont délibérément construit une opinion. Si cette inférence se confirme, nous sommes face à une contradiction du modèle corporatiste démocratique (Hallin/Mancini 2004) qui caractérise l’institution médiatique Suisse et dont face à la théorie de l’action du modèle pluraliste polarisé « commentary-oriented journalism ». (Hallin/Mancini 2004)

Revue de la littérature et cadre théorique

Pendant toute la première partie du 20ème siècle et surtout depuis les travaux Lazarsfeld, les études sur l’influence des médias dans le choix électoral démontrent que la presse n’a aucune influence sur ce choix, bien au contraire, la presse ne faisait que renforcer leurs prédispositions. C’est le modèle sociologique du vote qui prédomine. La persuasion était directe et massive, les effets linéaires et homogènes. La campagne renforçait au lieu de convertir. À partir des années 60/70, on assiste au tournant cognitif, effets variés, dépendant du contexte et des caractéristiques des individus. « The press may not to be successful much of the time in telling people what to think, but it is stunningly successful in telling its readers what to think about » (Cohen 1963). La presse se présente comme étant indépendante, à l’égard de la politique, autonome et surtout comme un intermédiaire entre le politique et l’individu. L’importance du type de médias joue un rôle croissant et le décalage entre le pouvoir des médias écrits et les audiovisuels est évident. Quand-même, la capacité des médias écrits met en avance certains enjeux, leurs exploitations, leurs opinions à propos, comme aussi bien, leur capacité de persuasion ne peut pas être négligeable. C’est à partir de cet idée que j’induis que les médias écrits proposés dans cette étude ont joué un rôle significatif, sois dans les contours présentés de l’enjeu européen, sois la prise de position auprès d’un public-ciblé. Pour soutenir l’utilisation du cadre proposé, je vais faire recours au niveau micro de l’analyse psychologique du cadrage. Selon la perspective micro, la sélection de certains aspects d’un enjeu induit à une interprétation particulière de l’objet ; la façon de présenter l’information à un effet sur le traitement de l’information et les jugements individuels ; la mise en évidence des déterminants cognitifs et psychologiques du choix individuel dans un contexte de gains et de pertes. « The concept of framing refers to the effects of presentation on judgement and choice … that individuals’ choices vary dramatically depending upon whether the options are presented as potential gains or losses. » (Shanto Iyengar, 1996, p.61), s’agissant d’un enjeu thématique[3]. Selon mon interprétation, les possibilités d’en faire un usage plus vaste et abstrait augmentent, dans la mesure que le contexte est aussi plus favorable. La responsabilité des médias augmente symétriquement aux possibilités mises en avant par le contexte. Dans une société caractérisée par newspapers centred[4], cette responsabilité est encore plus incontestable.

L’option de prendre les éditoriaux comme objet d’analyse a déjà été annoncé précédemment. Néanmoins, il faut exploiter les contours de l’absence de consensus autour de la pratique journalistique et l’impartialité des éditeurs. Un des éléments pour une presse impartial est l’impénétrabilité du mur qui sépare l’éditorial des nouvelles. Le point de vue de l’éditeur est supposé ne pas intervenir dans le choix des reportages. Selon les normes journalistiques, l’information doit être objective, libre et sans pression ou direction de personne (Kim Kahn and Patrick Kenney, 2002, p.381) “According to the executive editor of the Washington Post, Leonard Downie, Jr., the news departement at the Post follows the paper’s formal ethics policy that ‘the separation of news columns from the editorial pages … is solemn and complete’ ”(Seib 1994 cité par Kim et Kenney, p. 381). Selon l’éditeur du réputé journal américain, la frontière entre l’éditorial, le choix des nouvelles, les enjeux, les reportages et leurs saillances est infranchissable. Mais Kim Kahn et Patrick Kenney assurent qu’aux États-Unis, les journaux n’ont jamais été totalement dissociés des ‘cues’ partisanes et qu’ils sont toujours une source de propagande politique. Selon eux, les préférences politiques sont manifestement visibles dans les articles éditoriaux. Et que, contrairement aux affirmations de l’éditeur du Post, ils ajoutent « The editorial influence on news coverage has electoral ramifications. In particular, the endorsement decisions of newspapers, reflected in the news coverage, may affect citizens’ attitudes about competing candidates. » (Idem, p.382) Acceptant ces propositions, on pourrait faire un parallélisme avec les clivages, situant les journaux dans l’axe gauche/droite. Mais ce n’est pas mon but, je suggère cette proposition de Kim Kahn et Kenney simplement pour renforcer l’idée de l’importance des éditoriaux dans la prise en relevance d’une affaire ou d’un enjeu et sa saillance. Je veux mettre en lumière la direction du message et le discours argumentatif, ayant d’encontre à l’idée que “models of persuasion … suggest that people who are highly involved with an issue are likely to process relevant messages in detail. They are thought to rely on careful scrutiny of message content and their knowledge of the merits of the issue to judge the validity of an advocacy. Accordingly, under high involvement, how people combine or integrate message-relevant information into a unitary attitude plays an important role in persuasion.”(Petty, Cacioppo, and Schumann, 1983). Plusieurs études confirment que l’influence des médias dans l’opinion publique est évidente et que cette influence est encore plus directe quand le message est clair, consistant et cohérent. « The contemporary view is that media influences are primarily the cognitive effects of agenda-setting and framing how events and candidates are perceived (Lyengar and Kinder, 1987, McLeod et al. 1994). At the same time, other researchers have continued to explore the medias’ potential for persuasion. Robert Erikson (1976) found that a newspaper’s editorial endorsement was significantly related to county-level voting patterns. John Robinson (1974) and Steven Coombs (1981) also documented a direct relationship between newspaper endorsements and the voting patterns of readers. Noelle-Neumann (1984) claimed that the media can have a strong influence on voting preferences when their message is clear and consistent. Larry Bartels (1993) showed that measurement error may significantly attenuate estimations of media effects, and he argued that the direct influence is much stronger than previously recognized. John Zaller (1996) provided new evidence that media content can affect policy preferences and political evaluations.” (Citation de Dalton, Beck and Huckfeldt, 1998, p.112). En Europe, les considérations des médias vis-à-vis les enjeux politiques ont aussi une hiérarchie dans la couverture. L’effet de mettre en lumière certaines lectures d’un enjeu détermine de quel angle le public va regarder l’enjeu. La présentation sélective de certains aspects est vérifiable et donc l’objectif est d’induire le public dans sa façon de réfléchir (« how to think about »).

Les travaux élaborés sur la base d’une analyse du cadrage, sa construction par les médias ou d’autres acteurs politiques, la définition d’un problème et d’un enjeu par la présentation sélective de certains aspects qu’induit une interprétation particulière de l’objet, etc., sont des déterminants inclusifs du cadrage. Mais, le mot en soit n’est pas consensuel. Dans la langue française, on peut faire référence au cadre mais aussi au discours. Dans la langue anglaise, on peut faire allusion au frame ou framing, mais la mesure et les définitions du concept sont larges et polysémiques. Mais, qu’est-ce qu’on entend par cadrage ou frame ou framing ? La littérature européenne n’a pas beaucoup développée le concept, donc c’est la référence américaine que soutien notre approche conceptuel. Je vais présenter la définition stricte du concept tel que je l’utilise dans le cadre de ce travail. Je remarque que l’expression ‘framing effects’ n’est pas incluse. “Work on frames and framing can be found throughout the social and cognitive sciences, as well as various subfields within political science. Indeed, scholars of social movements, bargaining behavior, foreign policy decision making, jury decision making, media effects, political psychology, public opinion and voting, campaigns, and many others use the concept of framing.” (Druckman 2001). “A general definition of framing seems to reduce to "the way the story is written or produced," including the orienting headlines, the specific words choices, the rhetorical devices employed, the narrative form, and so on. (Cappella and Jamieson, 1997, p. 39)”, cites par Druckman 2001, p. 227). Le cadrage dans la communication est ainsi défini. On ne va pas entrer dans les détails des inputs et output, simplement essayé de clarifier la façon donc j’entends et j’utilise le concept.

Dans les utilisations courantes du concept de cadrage dans la communication, on distingue deux approches : le média frame versus l’audience frame. Dans mon travail, c’est le média frame qui est pertinent aussi bien que le niveau micro de l’application, c’est-à-dire, les déterminants cognitifs et psychologiques[5] du message dans un contexte avec/sans risques. Où les choix sont présentés en termes de gains et/ou en termes de pertes, comme j’ai déjà mentionné auparavant. Le cadrage comme variable dépendante.

Dans ce cas d’espèce, les risques sont montrés à deux niveaux : culturel (identité) et économique (perception de la crise par le citoyen).

Méthode

À partir d’un champ empirique appuyé sur les éditoriaux et axé sur une recherche qualitative, je vais chercher le cadrage communicationnel de l’enjeu. Pourquoi cette méthode quantitative ? D’abord, parce que c’est impossible dans le cadre de ce travail d’en utiliser une autre, ensuite, parce que c’est la méthode que je trouve la plus appropriée pour l’analyse en cause. Les données sont présentées sous forme de texte et transcrites comme annexes dans ce papier. Donc, les avantages de l’analyse qualitative pour ce travail sont: qu’il s’agit d’un enjeu qui a un rapport stricte avec une réalité qui n’existe qu’en lien avec des êtres humains et c’est une réalité de significations pour des individus, elle symbolise quelque chose pour eux. L’objet de ma recherche repose sur un enjeu de ‘sens’, un événement particulier dans une situation et un contexte donnés. C’est un objet élaboré, construit. À son propos, on pourrait même parler de « réel ». Chercher ici consiste à comprendre la signification que des journalistes élaborent à propos d’un événement auquel ils ont été confrontés. Mon objectif de comprendre est aussi partagé intellectuellement leur expérience pour retrouver le sens de leur construction communicative. La « vérité », ici, doit être mise entre guillemets car la compréhension que l’on a d’un phénomène est valable uniquement dans le contexte où il se déroule. En approche qualitative, il ne faut pas avoir d’a priori sur l’objet d’étude[6]. Il s’agit de tenter de comprendre, du point de vue des acteurs qui ont vécu l’enjeu, qui l’on décrit, lesquels ont partagé des opinions. On retiendra que la priorité est ici accordé au « terrain », c'est-à-dire, aux articles que font l’objet signifiant. J’aimerais bien avoir l’aide d’un logiciel qui me permettrait de créer des noyaux sémantiques et des codifications nodales de mots-clés mais, soit par absence de temps, soit par manque de maitrise, cette tâche s’est montrée impossible. La description et les constructions sémantiques croisées me servent de traitement de données. Il semble évident qu’une étude de ce genre implique un énorme effort pour repérer des interactions, des structures, des constructions de significations, des émergences de sens, de jeux, toute une panoplie d’élaborations individuelles de l’enjeu qui pourraient m’amener à des conclusions plus précises et corroborées.

Les Données

J’ai comme point de départ le 19 novembre 1992 pour le journal «La Suisse» et le 22 novembre pour le journal «Le Matin». C'est-à-dire que le champ empirique se réduit aux derniers 15 jours de la campagne référendaire et à une douzaine d’articles. Ces articles concernent surtout les éditoriaux mais aussi les rubriques présentes dans les deux journaux.

La rubrique s’intitule pour Le Matin J-x et pour La Suisse EEE : mais de quoi les suisses ont-ils peur ?, tant dans un journal comme dans l’autre, ces textes ont été élaborés par les rédacteurs en chef ou adjoints. Jean-Pierre Gattoni pour La Suisse, Antoine Exchaquet et Jean-François Vuillennier pour Le Matin. Comme déjà mentionnée, tous les articles pris en compte sont annexés à la fin du papier.

Résultats

Tout d’abord, l’ensemble des journaux étaient favorables à l’adhésion au traité. Le journal Le Matin fourni une orientation très claire et direct sans aucune contrainte, avec un langage simple et linéaire. Le discours permet de décortiquer la dichotomie tradition/avenir du message à l’élite partisane du oui et, sur son inertie. L’Europe est présentée comme un Vieux Continent qui a besoin de la Suisse et réciproquement, dialogue au-delà des frontières. Il renforce l’idée d’adhésion « EEE : allons-y ! » « Votons en masse. Votons oui à l’EEE » « … en cas de victoire du oui, nous suivrons la bonne direction sur une voie difficile ». Les arguments changent en fonction du texte. Quand il s’agit du discours éditorial, on observe des allusions plutôt philosophiques et de conflits avec les « avocats du non ». Les arguments philosophiques prennent surtout les partisans du oui, qui sont vus comme apathiques, assis sur leur « confort intellectuel » et « faute de courage ». Souvent les mots « raison » et « émotion » sont utilisés à la fois comme alliés et opposés. Si le texte consiste à renforcer les préférences du oui, les mots apparaissent comme alliés ; si au contraire, le texte consiste à conquérir de partisans pour la cause du oui, les mots apparaissent comme opposés. La « raison » d’adhérer justifie l’affaiblissement de « l’émotion » liée à la nation et à l’identité « Laissons parler le cœur en même temps que l’esprit ! » « La grogne primitive musèle souvent l’intelligence du débat … ». Les mythes et valeurs sont aussi mis en confrontation « La notion de patrie prend une autre signification si l’on est Neuchâtelois ou Schwytzois ». La rupture entre les deux régions linguistiques est mise en évidence « Des nombreux alémaniques prônent une Suisse repliée sur elle-même au non de l’indépendance, du refus de la domination étrangère alors que, de l’autre côté de la Sarine, on plébiscite une Suisse ouverte sur l’Europe ». Je pense que cette phrase, comme d’autres qui font allusions au fait « d’étendre franchement la main aux voisins », m’amène à la relation sentimentale consciente ou inconsciente avec la langue et la culture françaises, conduisant à la confirmation même si partiale du rôle de voisinage que l’expérience française dans la CE a pu apporter aux électeurs romands. La mise en avant de la problématique identitaire est évidente dans les éditoriaux « Ce pays, qui a évité deux guerres mondiales, assuré sa prospérité, revendiqué sa neutralité, profité de ses libertés et voulu sa différence, doit maintenant exploiter des expériences acquises pour avancer et non pour piétiner. »

Dans la rubrique du journal Le Matin J-x, la voie est clairement économique. Les textes prophétisent les avantages d’appartenir à un espace économique vaste où il n’y a pas d’empire qui fait la conquête des petits états, mais ceux-ci qui profitent de la grandeur de cela « l’électeur helvétique peut offrir un grand dessein aux générations futures ». L’adhésion est présentée en termes de « progrès », de « force » et d’« espoir », donc en termes de gains. L’enjeu considéré comme important pour le « tissu économique suisse » avec « l’augmentation de la concurrence et la suppression de politiques cartellaires » ; « libéralisation des marchés », « ouverture de frontières » ; « programmes de recherche, développement, de coopération », le risque des grandes entreprises qui peuvent se déplacer en cas d’échec référendaire et l’effet que provoque sur les petites et moyennes entreprises helvétiques. La clarification des questions sur les salaires et le marché d’emploi font aussi partis de l’objet pris en considération dans les arguments. Les préoccupations avec les chômeurs étrangers (‘espaciens’), le dumping, la crise économique dans les pays de la CE et en Suisse, etc., sont des éléments sur lesquels les articles se concentrent. Mais, « L’activité économique sera dans son ensemble stimulée, avec des effets positifs sur la croissance et les salaires ».

Le journal La Suisse présente l’enjeu d’une autre façon. Même si explicitement favorable à l’adhésion, la manière dont l’enjeu est traité démontre un raisonnement plus nuancé et prudent. Les textes de l’éditorial font souvent allusion à l’histoire suisse. Ils rappellent les conflits entre les partisans pendant la campagne et les arguments que chacune des parties présentent comme valables. Mais, ce qui concerne la position du journal, les affirmations sont claires : « … il est plus efficace de lui (citoyen) fournir une bonne information, des faits et des arguments convaincants, que de chercher à l’influencer à tout pris. ». Le compromis du journal avec les lecteurs est plutôt de les informer. Dans cette information, il est remarquable que, à plusieurs reprises, les articles essaient de mettre en évidence la différence entre le traité en cause et l’adhésion à la CE, « … la liberté future d’adhérer ou non à la Communauté : avec l’EEE, nous pourrons définir sereinement notre avenir et nul nous imposera un pas que nous ne voudrions pas franchir. », «La peur d’une adhésion forcée à la Communauté européenne est infondée car l’EEE laisse toutes les options ouvertes. » ; ces arguments ne sont pas utilisés dans l’autre média. La différence consiste en fait, comme la phrase précédente le souligne, à faire penser l’électeur et que celui-ci puisse utiliser son raisonnement cognitif afin de faire un choix à partir des éléments qui sont à sa disposition, « … le citoyen suisse n’aime pas avoir l’impression qu’on lui force la main ; il veut réunir des éléments d’appréciation et forger ensuite son opinion. »

Dans sa rubrique EEE : mais de quoi les suisses ont-ils peur ?, le journal exprime son cadre réflexif de l’enjeu. Et comme dans la ligne éditoriale, les arguments utilisés sont majoritairement à caractère historico/culturel, voire patriotiques. Et, face aux lectures des textes, je me doutais de la validité des arguments. Pourquoi ? Parce que les arguments utilisés pouvaient aussi très facilement être utilisés vers une idée de contre adhésion. Je remarque que, au fur et à mesure que les arguments sont présentés, l’auteur des articles renforce l’idée nationale, les mythes fondateurs et leur sens patriotique. Pour le lecteur moins attentif ou moins sophistiqué, ces arguments pouvaient l’induire en erreur et leur complexité n’aideraient pas à l’effet désiré par le message : « Certains opposants, dont Christophe Blocher (UDC/Zurich), sont remontés loin dans l’histoire pour étayer leur thèse et chatouiller la fibre patriotique de leurs concitoyens. Notamment en soulignant un article du pacte de 1291 qui interdit de faire appel à un juge étranger dans le règlement des affaires intérieures du pays. Dans la bouche des adversaires au traité, cette évocation vise un objectif bien précis : dénoncer les prérogatives supranationales des Cours de justice et du droit européens prévues par l’EEE. En d’autres termes, si la Suisse disait oui le 6 décembre, elle renierait non seulement l’esprit de ceux qui l’ont fondée, mais entamerait du même coup son capital ‘indépendance’.» À mon avis, on peut faire une double lectures/interprétations des arguments. « ‘Ne placez la barrière trop loin ; si vous entendez vivre dans la paix et la concorde, ne vous mêlez pas des affaires des autres, ne vous alliez pas aux princes étrangers’ – citation de Nicolas de Flue aux confédérés en 1481. Entre l’arbalète vengeresse et la sagesse de l’ermite, c’est presque toute la philosophie de la politique étrangère du pays qui est résumée. » ; « Aujourd’hui, compromis, indépendance, neutralité, ces mots clés qui l’ont façonnée, y sont confrontés. L’Europe ! Un espace envié et redouté à la fois, tant ses déchirements au cours des siècles ont, alternativement, contribué à la construction et menacé l’intégrité du territoire national. » Je conclu aussi que ce journal, La Suisse, était plutôt un journal destiné à un public restreint et plutôt politiquement cultivé. Parfois, on trouve des textes forgés sur la métaphore et l’allégorie : « Retour de l’empire, invasion des chômeurs ou petits soucis de porte-monnaie, tous ces thèmes ont un point commun : les citoyens ne veulent pas perdre leur identité. Une crainte diffuse, qui pendant les deux mois de campagne, s’est raccrochée à une carte postale. Ce qu’on voulait préserver : une caricature de la Suisse. Une sorte de montagne de chocolat au sommet de laquelle un nain de jardin vise à l’arbalète le cœur d’une pendule neuchâteloise (…) Mais derrière ces symboles en carton-pâte, on découvre un pays créé parce qu’il était un lieu de passage. Une nation qui, aujourd’hui, refuse ces étrangers auxquelles, pourtant, elle doit d’être née. Embarquement immédiat pour une histoire suisse détournée. Vous avez dit Guillaume Tell ? Déshabillons-le ! »

L’ensemble du discours a porté sur les aspects identitaires et d’appartenance à l’espace territorial plus large qu’est l’Europe. Néanmoins, les arguments sont d’une sorte de complexité qui, sûrement, pouvait provoquer des désalignements dans le comportement du lecteur – cible du discours.

La figure 1 représente un schéma simple de positionnement que j’ai élaboré ayant comme idée l’exemple de Hobolt (2005). L’interprétation consiste à situer le média vis-à-vis l’enjeu. On suppose que i est le point idéal de l’enjeu ou le point zéro. À gauche se situent les partisans du contre, à droite les partisans du pour. La localisation attribuée aux médias résulte de l’interprétation que je lui donne en vertu des arguments utilisés par chacun dans l’enjeu. Puis, dans une logique d’effet du cadre proposé, je pourrais induire que le journal Le Matin renforçait les préférences des lecteurs mais sans arriver à maximiser l’effet prétendu auprès des opposants, c’est-à-dire, conquérir de nouveaux adhérents à la cause. Dans le même sens, mais avec un positionnement plus proche de la neutralité et avec des arguments raisonnés avec sophistication, le journal La Suisse pouvait, en vertu de sa localisation dans l’axe, aspirer à convaincre et convertir les moins radicales du contre.







Mon objectif, avec le schéma, n’est pas de surélever les potentiels d’effets de la communication des journaux mais simplement les localiser dans un axe imaginaire pour mieux expliquer leur cadre envers l’enjeu européen.

Conclusion

Comme j’ai déjà constaté, l’ensemble des médias étaient favorables à l’adhésion au traité. Leur cohérence discursive va dans ce sens. Pour le journal Le Matin, l’incohérence s’observe au niveau des voies présentées. D’un côté l’éditorial qui part dans le sens philosophique et la réflexivité, plutôt directionnel envers l’élite partisane du oui, nourrissant aussi le conflit idéologique avec les partisans du contre. D’un autre côté, la rubrique sur l’enjeu qui a un discours manifestement économique et présente l’enjeu en termes de gains et intérêts de l’adhésion pour la Suisse et pour les suisses. Ce qui concerne le journal La Suisse, la cohérence des arguments est permanent. Sois dans les textes de l’éditorial, sois dans les textes de la rubrique, les arguments utilisés vont dans la même direction. L’allusion à l’histoire, à l’identité et aux étrangers comme constituants de l’origine de la nation.

Le discours du journal Le Matin est strict et direct, avec un langage simple et incisif. Par contre, La Suisse présente des arguments mêlés et complexes, difficiles à discerner pour le citoyen moyennement cultivé. Ce journal ne présente pas non plus les arguments en termes de gains et pertes, ni en termes de bénéfice/intérêt ; simplement en termes de participation et d’appartenance à un ensemble géographique – le continent.

Dans ma problématique, j’ai défendu que la saillance et popularité de l’enjeu a été plus forte pour le public que pour les médias concernés. Cette hypothèse se confirme en tenant compte du degré de participation électorale 78.73% et l’importance donné par les journaux dans son espace rédactionnel. Je veux dire par là que les médias que je viens d’analyser n’ont pas trop donné d’importance à l’enjeu. Les raisons, je ne les connais pas, peut-être que d’autres médias lui ont donné plus de priorité dans leurs canaux de communication. Pour le public, il s’agissait d’un enjeu qui le touchait directement, c’était son avenir et celui des générations suivantes qui était mis en jeu. De plus, tous les groupes d’intérêts ont participé au débat donc, augmenté la popularité et la saillance.

Pour ce qui concerne les théories de la communication politique et l’encadrement du discours, j’ai remarqué que Le Matin sortait du modèle standard communément accepté pour la presse suisse, c’est-à-dire, la ligne du journal face à l’enjeu a eu une posture de commentaires explicites, avec un rôle actif et stratégique. Son mécanisme de sélection incarne la théorie de l’action du modèle pluraliste polarisé attribué à la façon de faire de la presse des pays de l’Europe du sud. À contrario, le journal La Suisse incarne le modèle corporatiste démocratique, de professionnalisation élevée mais, avec des parallélismes historiques idéologiquement sélectionnés. Donc, envers ce média, j’observe une orientation idéologique du contenu qui s’oppose à ma proposition de départ. Les ‘cues’ partisanes ne sont pas explicites, confirmant aussi ma postulation de départ. Aussi, la confirmation est que les médias n’ont pas été apolitiques non plus, même si Le Matin est plus radical dans son orientation. La Suisse, de même, s’est positionné favorablement, politiquement actif autant qu’acteur intermédiaire.



[1] Les medias écrits La Suisse et Le Matin

[2] Même si je ne peux pas mesurer les degrés de saillance et popularité avec des données quantitatives, je peux comparer la participation dans la votation avec l’importance donné à l’enjeu par les journaux.

[3] Par opposition à l’enjeu épisodique.

[4] La société suisse.

[5] Par opposition au frame setting (sociologique), les effets sur l’opinion publique, mesurés à partir de données quantitatives.

[6] Dont les précautions avec l’élaboration des hypothèses.

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